Vers une écologie des ressources humaines

Pourquoi une entreprise devrait-elle s’inquiéter de l’accomplissement de son personnel ? Le marché du travail peut donner l’illusion d’une source inépuisable de candidats disponibles, interchangeables, immédiatement opérationnels et corvéables à merci. On a longtemps gaspillé sans vergogne les ressources naturelles, il semblerait qu’on épuise de même les ressources humaines. Les choses ont changé, en ce qui concerne la nature. L’environnement continue bien sûr d’être malmené, mais moins impunément qu’avant. Ceux qui sont pris en faute paient cher leur indélicatesse (exemple récent, Volkswagen doit verser 15 milliards de dollars rien qu’aux États-Unis en règlement du « Dieselgate »).

Où en sommes-nous pour les ressources humaines ? Comme avec l’environnement, il semble que les choses évoluent. Les jeunes qui découvrent les exigences du monde du travail sont peut-être plus malléables pour un temps, mais la plupart restent davantage lucides et critiques que leurs parents quant à ce qu’on leur propose ; ils sont moins disposés au compromis et pas du tout à la fidélité inconditionnelle. Certains attribuent ce changement à une question de génération. En réalité, on trouve dans toutes les classes d’âge nombre de personnes qui se sentent mal employées, pas vraiment à leur place. Si les anciens sont moins mobiles, c’est probablement parce qu’ils ont moins d’opportunités et plus à perdre.

Un jour, en discussion avec un consultant d’un cabinet international de recrutement, j’avançai qu’une personne talentueuse arrive presque toujours à s’adapter et à faire ce que l’on attend d’elle, mais pour un temps seulement. Afin que cela dure sans courir à l’épuisement, je lui suggérai de rechercher une adéquation entre les ressorts de la personne et les attentes qui reposent sur elle. « Aucune importance », fusa la réponse, « un CEO ça dure 3 ans. » Il paraît qu’un humain, c’est comme un fruit : on le presse ou on le plante. Pour ce consultant, la première option prévaut : chercher des « hauts-potentiels » mûrs afin de les « presser ».

L’autre option, planter, consiste à faire pousser un arbre. Des entreprises et des organisations montrent la voie. Elles s’intéressent sérieusement à dénicher les potentiels et à valoriser les talents. Comment ? Le marketing du personnel et les initiatives alibis ne mènent nulle part. Les modèles standardisés prêts à l’emploi n’avancent pas à grand chose. À l’évidence, il n’y a pas de raccourci : il faut s’intéresser aux gens individuellement, au cas par cas. En amenant les personnes à donner sainement le meilleur d’elles-mêmes, en tenant compte des singularités pour constituer des équipes performantes, tant les organisations que les individus qui la composent tendent vers l’excellence.

On voit se développer une conscience environnementale que les entreprises doivent désormais intégrer, bon gré mal gré. À cause des difficultés croissantes pour trouver des talents ainsi que de l’usure prématurée des personnes au travail, s’annonce la fin du gaspillage effréné des ressources, humaines cette fois-ci. Jean Cocteau invitait à « faire aujourd’hui ce que tout le monde fera demain. » Qu’arrivera-t-il quand la tendance chez les employeurs sera de miser sans ambiguïté sur l’épanouissement de leurs équipes ; quand suffisamment d’organisations éclairée sauront mettre en action la pleine mesure du potentiel de leurs effectifs ?

Le gâchis des ressources humaines va devenir obsolète. Les entreprises ont tout simplement intérêt à offrir à leurs collaborateurs une opportunité de s’accomplir en travaillant pour elles. C’est ainsi que, par humanisme et par intelligence, les organisations visionnaires vont se donner les moyens d’attirer et de fidéliser les talents dont elles ont besoin.

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