Deux ou trois choses sur l’intelligence, artificielle et humaine

Ça commence sur un malentendu. L’intelligence est une notion si vaste que, dans sa forme artificielle, ce qu’on lui prête s’étend de procédés sympathiques qui facilitent l’existence, jusqu’à l’émergence d’une super-intelligence qui dominera à terme l’humanité (théorie de la « singularité »).

L’intelligence dont nous sommes, de plus en plus, capables de doter une machine tient aux facultés d’analyse, de raisonnement et d’apprentissage (deep learning). Mais nous sommes très loin de savoir transformer en algorithmes, c’est-à-dire en étapes explicites d’un logiciel, d’autres dimensions essentielles de notre intelligence comme l’imagination, la sensibilité, la conscience, l’esprit ou la volonté.

On ne peut pas affirmer que reproduire toute notre intelligence restera hors de portée du génie humain. Il est vrai que les capacités de notre cerveau sont stupéfiantes. Au point d’être capable de maîtriser la complexité de son propre fonctionnement ? En l’état actuel de nos connaissances, tenir pour acquis que la science y parviendra tient de la croyance, pour ne pas dire de l’hubris.

Ce qui est sûr, c’est que l’intelligence artificielle (IA) pourrait contribuer à un progrès de civilisation, en permettant aux humains de vivre mieux. Les logiciels, les robots, nous déchargeront et accompliront sans erreurs les tâches répétitives, fastidieuses, systématiques. Évidemment, ceux qui travaillent « comme des robots » risquent d’être dépassés et remplacés. Et ça fait du monde.

Dans son rapport de fin 2017, « Computers and the Future of Skill Demand », l’OCDE expose que seulement 13% des travailleurs sont plus efficaces que l’intelligence artificielle. Une étude méticuleuse réalisée à Oxford en 2013 établissait un classement de 700 professions selon leur probabilité d’être automatisées ; ça donnait, par exemple, entre 92 et 99% si vous exercez dans l’assurance, mais 0.5% seulement si c’est dans l’art floral. Une piste pour s’adapter consisterait à ne plus imposer à toutes les activités des méthodes initialement prévues pour la production. Se décrisper avec les processus et encourager réellement l’originalité, l’inventivité, et les relations de qualité.

Cela va plus loin. Chez les humains, si la bêtise est navrante, il est plus consternant encore qu’un individu intelligent consacre sa belle puissance cérébrale à des activités ineptes, voire néfastes. C’est pareil avec l’IA. En se perfectionnant, l’intelligence artificielle ne va pas s’inventer une conscience. Elle ne fera qu’exacerber les intentions, fussent-elles implicites, de ses concepteurs humains.

Prenons l’exemple d’une intelligence artificielle conçue par des cerveaux dont les principes, assumés ou pas, seraient : « maximiser le profit », « chacun pour soi » et « après moi le déluge ». Cette IA répercuterait implacablement et sans faux-semblants les priorités de ses créateurs, en aggravant nos problèmes (déshumanisation de la société de marché, monopolisation de la richesse, désastre environnemental, dans notre exemple fictif).

L’intelligence artificielle nous offre de magnifiques opportunités de progrès, dans tous les domaines : éducation, santé, travail… Mais elle peut aussi doper l’édification d’un cauchemar orwellien. Cela ne dépend que des humains et c’est un défi. Notre cerveau a été conditionné pour la survie, s’élever demande un effort, les instincts archaïques s’attardent. L’intelligence artificielle va nous obliger à clarifier ce que nous voulons.

Vous connaissez cette fameuse sentence, attribuée à André Malraux : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. » Ce que m’inspire cette citation apocryphe par rapport à l’intelligence, c’est qu’il est plus crucial que jamais que le niveau de conscience de l’humanité augmente de pair avec celui de son savoir. Pour l’essentiel, l’IA ne sera jamais plus « intelligente » que nous. Elle fera advenir plus radicalement le type de monde dans lequel nous choisissons de vivre. Ou que nous laissons à d’autres le soin de choisir pour nous tous.

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